Le bas-marais alcalin

Roselière (S. Stauth)

Est regroupé sous cette appellation un ensemble complexe de plusieurs groupements végétaux étroitement imbriqués les uns aux autres, parfois difficiles à distinguer sur le terrain. Les liens syndynamiques qui existent entre eux sont très étroits et leur évolution dans le temps rapide.

On y rencontre fréquemment le lézard vivipare (Lacerta vivipara) et la vipère péliade (Vipera berus), quelquefois la couleuvre à collier (Natrix natrix). De nombreux oiseaux et micro-mammifères y trouvent refuge.

Le complexe roselière - cariçaie - mégaphorbiaie

Ces trois entités se distinguent sur le terrain par la dominance d'une ou de plusieurs espèces typiques ; toutefois les limites en sont floues et variables, fluctuant en fonction des différents stades dynamiques de la végétation.

  • Le roseau phragmite (Phragmites australis) est constant sur l'ensemble du bas-marais, largement dominant parfois et souvent accompagné d'espèces mésotrophes telles que la massette (Typha latifolia). La roselière accueille, entre autres, une remarquable population de grande douve (Ranunculus lingua), grand "bouton d'or" protégé au niveau national.
  • La cariçaie se distingue par les touradons imposants de la laîche paniculée (Carex paniculata), auxquels se mêlent des espèces neutrophiles oligotrophes - choin noir (Schoenus nigricans), jonc subnoduleux (Juncus subnodulosus) ... - ainsi que quelques plantes acidiphiles oligotrophes, principalement en bordure de tourbière acide.
  • La mégaphorbiaie s'illustre par de nombreuses plantes à fleurs eutrophes telles que la lysimaque (Lysimachia vulgaris), l'eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum), la salicaire (Lythrum salicaria)...

Paysage de roselière en hiver (CPIE du Cotentin)

Touradon de laîche paniculée (S. Stauth)

Mégaphorbiaie eutrophe (CPIE du Cotentin)

Cet ensemble présente globalement une richesse spécifique très forte, tant au niveau floristique que faunistique (avifaune et invertébrés). 

La pénétration au sein de ces formations est plus aisée que dans la cladiaie mais le substrat tourbeux est en général bien moins portant. La productivité primaire de ces formations d'hélophytes est très variable selon les situations. Elle est dans tous les cas relativement forte d'où une colonisation rapide de l'espace et une accumulation de matière organique parfois importante. Les espèces dominantes y sont très compétitives, ce qui contribue à mettre en place des communautés végétales relativement pauvres. La fauche et le pâturage visent à limiter l'extension de ces espèces et à préserver la biodiversité générale de l'ensemble. 

La cladiaie

Caractérisée par une végétation haute (1,20 à 2 m) et difficilement pénétrable, la cladiaie est, comme son nom l'indique, largement dominée par la marisque (Cladium mariscus). Cette dernière peut être accompagnée, en proportion variable, par le roseau phragmite (Phragmites australis), le piment royal (Myrica gale) et/ou la molinie (Molinia caerulea).

Marisque (C. Lecoq)

Lorsqu'elle est peu dense, la cladiaie présente une biodiversité végétale forte, avec notamment une richesse en laîches (Carex div. sp.) intéressante. On peut également y rencontrer la sphaigne squarreuse (Sphagnum squarrosum), une mousse rare dans la région bas-normande.

Les dépressions de vases tourbeuses

Le bas-marais est ponctué de zones dépressionnaires plus ou moins étendues, représentant globalement une surface restreinte (moins de 100 m²).

En bordure de cladiaie, ces dépressions tourbeuses, naturelles ou créées par étrépage manuel lors de chantiers, sont colonisées par une végétation oligotrophe à tendance acido-alcaline. Les cortèges floristiques sont variables selon les situations. On peut ainsi y observer un groupement à trèfle d'eau (Menyanthes trifoliata) et laîche filiforme (Carex lasiocarpa). Selon les années, il est également possible d'y trouver le très rare rossolis à feuilles longues (Drosera longifolia), ou son hybride Drosera obovata (D. longifolia x D. intermedia).

Trèfle d'eau (S. Stauth)

Rossolis à feuilles longues (CPIE du Cotentin)

 

La gestion du bas-marais alcalin

Autrefois, ce vaste ensemble de bas-marais, dominé par la roselière, était utilisé de manière plus ou moins extensive par les habitants riverains qui venaient y  couper le roseau et y prélever un peu de tourbe pour le chauffage. Cet "entretien" a permis l'expression et le maintien d'une flore acido-alcaline à alcaline riche et diversifiée, tant admirée par les naturalistes régionaux. Issu d'un défrichement de l'Homme, maintenu à un stade herbacé par une utilisation agricole marginale, ce milieu se ferme très rapidement faute d'intervention : les saules et aulnes s'installent, la strate herbacée s'appauvrit, de nombreuses espèces rares typiques du bas-marais "ouvert" disparaissent.

Si la saulaie tourbeuse présente également un intérêt écologique fort, le comité de gestion de la réserve a fait le choix, sur la RN de la Tourbière de Mathon, d'intervenir pour conserver le bas-marais alcalin à un stade herbacé et ainsi préserver la richesse floristique qui lui est inféodée. Comme souvent en "gestion d'espaces naturels ou semi-naturels", les opérations appliquées s'inspirent largement des pratiques paysannes évoquées précédemment : fauche avec exportation en damier pour obtenir différentes classes d'âge de roselière, étrépage ponctuel pour créer des dépressions de tourbe décapée et permettre l'expression des communautés de plantes turficoles pionnières, coupe et dessouchage des ligneux, pâturage bovin au printemps...

De 1973 à 1986, suite au classement en Réserve Naturelle, le bas-marais n'a bénéficié d'aucun entretien. Très rapidement, les saules, aulnes et bouleaux ont progressé, aboutissant à un boisement dense et une biodiversité végétale appauvrie. En 1986, 1989 et 1991, plusieurs grands chantiers de restauration y ont été menés. Depuis la mise en oeuvre du premier plan de gestion (1995), des opérations d'entretien sont réalisées chaque année.